Rien ne le destinait à devenir un explorateur polaire de renom. Héritier d’un nom illustre – celui de son père, Jean-Martin Charcot, neurologue mondialement reconnu – il suit d’abord la voie familiale, et devient médecin. Mais l’océan l’attire pourtant irrésistiblement. La science aussi. L’exploration surtout. Après la disparition de son père, son destin bascule quand il décide de devenir marin.

En 1902, Jean-Baptiste Charcot franchit pour la première fois la latitude du cercle polaire (66°34’) lors d’une croisière en Island et jusqu’à Jan Mayen, une île volcanique perdue dans les confins de l’Arctique. La révélation est totale. La découverte des hautes latitudes décidera du reste de sa vie.

Grâce à la fortune familiale, il fait construire le bateau dont il rêve chez le père Gauthier aux chantiers navals près de Saint-Malo en Bretagne. Son futur bateau d’expédition est un trois-mâts long de 32 mètres et large de 7 mètres 50, aux lignes proches d’une goélette de pêche : un navire robuste, simple, et taillé pour naviguer dans les glaces

Été 1903, le monde est sans nouvelle de l’expédition du norvégien Otto Nordenskjöld en Antarctique Charcot veut participer aux recherches, et transformer sa mission privée en expédition officielle. Il se heurte à l’indifférence à Paris. « L’opinion française est myope et voit mal au bout du monde », déplore-t-il.

Il ne se décourage pas pour autant. Il redouble d’effort. Il insiste. Il convainc. Il mobilise. Son entregent fait la différence : le président de la République Émile Loubet accepte de parrainer sa prochaine expédition.

L’Académie des sciences, la Société de géographie et et le Muséum d’histoire naturelle suivent. Les financements, eux, manquent toujours. Charcot a pourtant investi sa fortune personnelle mais cela ne suffit pas. Le journal Le Matin lui vient en aide en lançant une souscription publique, du « crowfunding » avant l’heure.

L’opération connait un succès spectaculaire au point que le bateau est baptisé Le Français en hommage à ses généreux souscripteurs. Entre-temps, Otto Nordenskjöld réapparait, sain et sauf. Qu’importe : l’expédition est tout de même partie en Antarctique. Sur son voilier Le Français, Charcot et son équipage explorent la terre de Graham, puis la terre Alexandre 1er aperçue par Bellingshausen, chef d’une expédition russe 80 ans auparavant.

Sur place, Charcot procède à une impressionnante moisson scientifique avec à la clef notamment 1 000 kilomètres de côtes nouvelles relevées, 3 cartes marines dressées, ainsi que 75 caisses d’observations, de notes, de mesures et de collections dument conditionnées.

Un inventaire à la Prévert qui ne dit de l’essentiel : Jean-Baptiste Charcot est un navigateur sûr, un chef respecté, un meneur d’hommes et un explorateur charismatique. Celui que l’on appelle désormais « Le commandant Charcot » (son grade dans la Marine nationale) ramène tout son équipage, à défaut de son bateau trop amoché par les glaces.

De retour à Paris, Jean-Baptiste Charcot est accueilli comme un héros. Le britannique Robert Falcon Scott lui a attribué un surnom flatteur : « Le Gentleman polaire ». Cette reconnaissance, autant de ses pairs que des décideurs et du grand public, l’incitent à préparer une nouvelle expédition en Antarctique.

Entre 1907 et 1909, le commandant Charcot repart vers le sixième continent à bord cette fois du voilier Le Pourquoi-Pas ?, son quatrième navire à porter ce nom. Il est à la barre d’un trois-mâts barque, long de 40 mètres, jaugeant 825 tonneaux et propulsé par un moteur à la vapeur de 550 chevaux. Un navire solide, racé, qui entrera dans la légende.

Pour l’heure, la France tient enfin son grand héros polaire.

Pôles positions

« Si vous vous trouvez dans une région polaire sans savoir laquelle, rien de plus simple : si vous rencontrez un ours blanc, c’est que vous êtes au pôle Nord ; si, au contraire, vous découvrez des manchots, c’est que vous êtes au Pôle Sud ! »

Jean-Baptiste Charcot (1867-1936)