
Les débats sont parfois trompeurs. Exploration et science sont trop souvent présentées comme deux mondes opposés, alors que la vraie question est ailleurs : comment faire dialoguer rigueur scientifique, engagement exploratoire et mobilisation du public ? Plutôt que d’alimenter les caricatures, déplaçons le regard et ouvrons une voie commune. Une tribune de la Société des Explorateurs Français et de ses membres engagés, pour remettre le dialogue, l’exigence et le concret au cœur de la réflexion.
L’article du journal Le Monde, en date du 20 mars 2026, « Des pôles aux abysses, les nouveaux explorateurs scientifiques font rêver mais irritent le monde de la recherche » (À LIRE ici) met en lumière une tension bien réelle : celle qui existe entre certaines formes d’expéditions contemporaines, mêlant aventure, médiatisation et science, et une partie du monde académique qui en questionne la rigueur ou la légitimité.
Ce débat est nécessaire. Il est sain que la science protège ses méthodes, son exigence, son intégrité. Oui, il existe des dérives. Oui, l’usage opportuniste du mot « science » doit être dénoncé. Mais faut-il, pour autant, opposer ces mondes ? Les caricaturer ? Les disqualifier mutuellement ? Nous pensons que non. Et plus encore, nous pensons que cela pourrait se révéler à terme une véritable erreur stratégique pour notre avenir, par définition commun.
En tout premier lieu, il est important de rappeler que nombre d’explorations actuelles ont produit et produisent chaque année d’importantes publications scientifiques dans les meilleurs revues et journaux du monde entier. Il n’est que justice de citer ici les extraordinaires découvertes de la Goélette Tara, du Radeau des Cimes, des expéditions Gombessa ou encore de Centre Terre. Ce fait indéniable prouve, s’il en était besoin, que science et explorations contemporaines peuvent être parfaitement complémentaires.
L’histoire nous rappelle également, comme une évidence ce que nous semblons avoir aujourd’hui oublié : les grandes avancées scientifiques ont souvent été indissociables de l’exploration. Qui peut sérieusement dissocier Jacques-Yves Cousteau de l’océanographie moderne ? Qui nierait l’apport de Paul-Émile Victor à la structuration de la recherche polaire française ?
Ces figures n’étaient ni uniquement des scientifiques de laboratoire, ni de simples aventuriers. Elles étaient des passeurs, des ambassadeurs, des témoins. Elles ont permis d’ouvrir des terrains, de collecter des données, mais aussi — et surtout — de rendre visibles des réalités scientifiques auprès du grand public. C’est précisément là que réside peut-être l’un des rôles essentiels des explorateurs aujourd’hui.
À l’heure où la science est fragilisée — budgétairement, politiquement et parfois même dans sa crédibilité — penser qu’elle pourrait se suffire à elle-même, en vase clos, relève d’une illusion. Une connaissance qui ne circule pas, qui ne se raconte pas, qui ne se partage pas, peine à exister dans le débat public. L’exploration n’est pas une menace pour la science, elle est l’une des conditions historiques, médiatiques et politiques de sa survie dans l’espace public.
Les expéditions contemporaines, malgré leurs imperfections, répondent à ce besoin fondamental : elles incarnent, rendent tangible, donnent à voir et à ressentir. Elles permettent d’embarquer des publics qui, autrement, resteraient éloignés des enjeux scientifiques. Lorsqu’une expédition est suivie par des centaines de milliers de jeunes, lorsqu’elle donne envie de comprendre, de s’engager, elle produit un impact que peu de publications scientifiques, aussi essentielles soient-elles, peuvent atteindre seules.Faut-il pour autant confondre médiatisation et production scientifique ? Faut-il opposer systématiquement ceux qui produisent la connaissance et ceux qui la rendent visible ? Nous ne le pensons pas. Car le risque est majeur.

Dans un contexte où le climatoscepticisme, la désinformation et la défiance envers la science progressent, la division sur ces sujets devient une faiblesse. Chaque opposition stérile, chaque mise en cause publique sans nuance, affaiblit collectivement la capacité de la science à être entendue. Elle détourne l’attention des véritables enjeux. Pendant que nous débattons de légitimité, d’autres travaillent activement à décrédibiliser la recherche scientifique et la science elle-même. La question n’est donc pas de savoir qui est légitime ou non à « faire de la science ». Elle est de savoir comment nous organisons la complémentarité des rôles, chacun respectant l’autre.
La science académique produit des connaissances robustes, indispensables, construites dans le temps long, avec des protocoles exigeants. Les explorateurs, eux, ouvrent des terrains, facilitent certains accès, expérimentent des conditions extrêmes, et surtout, jouent un rôle clé de médiation et de mobilisation. Ces fonctions ne sont pas concurrentes. Elles sont complémentaires.
C’est probablement là que se situe le véritable enjeu : non pas opposer, mais mieux cadrer, mieux articuler, mieux collaborer. Cette coopération est possible, à condition d’être clairement structurée, transparente et exigeante sur le plan scientifique.
Les programmes de recherche sont aujourd’hui trop souvent orientés en fonction d’intérêts pas toujours bien définis, on dit « fléchés » en jargon ministériel. Ils peuvent retrouver grâce au montage d’expéditions une plus grande liberté d’action où l’aventure et l’inconnu font toujours progresser. Chacun sait combien, dans l’histoire des sciences, le hasard a souvent pris une part importante.
Alors, aux explorateurs de faire preuve d’humilité, de ne pas survendre leur contribution scientifique, et de s’inscrire pleinement dans des collectifs de recherche. Au monde académique, en retour, de reconnaître la valeur de ces nouveaux modes d’engagement. Et à tous, collectivement, de se rappeler que nous poursuivons un objectif commun.
Car au fond, la question n’est pas tant de savoir qui incarne la science. La question est de savoir comment, ensemble, nous la faisons avancer — et comment nous la rendons suffisamment visible, compréhensible et désirable pour qu’elle puisse réellement transformer nos sociétés.
Opposer exploration et recherche, c’est affaiblir les deux. Les faire travailler ensemble, c’est renforcer la science et l’aventure humaine. C’est aussi remettre à l’honneur la philosophie des Lumières dans un monde qui en a bien besoin.
La Société des Explorateurs Français
Photographies © Francis Hallé – Le Radeau des Cimes